Mes anges

Je ne sais pas exactement d’où vient cette espèce de passion que j’ai pour les chanteuses. Chanteuses françaises très peu, cela dit – ou seulement celles qui chantent en anglais, chanteuses anglo-saxonnes surtout.

Il me semble, et j’ai un peu honte à l’écrire, que tout a commencé avec Crystal Gayle, je devais avoir treize ans, je traversais la côte ouest des États-Unis avec le chœur d’enfants de l’Opéra de Paris. C’est cet été que j’ai vu le premier Star Wars, dans un drive-in (et je n’en ai jamais vu aucun autre depuis, vacciné à jamais, ni ne suis retourné dans un drive-in) ; ai dormi dans des endroits bizarres, par exemple sur un trampoline, en plein milieu d’un grand jardin, ou sous une table, dans un couvent de bonnes sœurs, à San Diego Californie ; c’est cet été que j’ai découvert Crystal Gayle, dans une Plymouth neuf places, assis à l’emplacement du coffre, tourné vers les étoiles, avec la douceur de la nuit, l’ivresse des submarines (prendre une bouteille de bière rousse mexicaine, trente-trois centilitres au goulot, boire jusqu’à la moitié de la bouteille, puis remplir jusqu’en haut de tequila, ne pas mélanger, reboire, et ne donner cette recette à personne, mais vraiment jamais à personne).

J’entendais cette chanson, que je trouvais magnifique, même si très variétoche, j’ai demandé ce que c’était : Don’t it make my brown eyes blue m’a répondu notre chauffeur, américain, qui nous emmenait, quelques amis et moi, déterrer en pleine nuit son sac plastique de Marie-Jeanne qu’il planquait en forêt. Une chanteuse de “country” !? Moi qui me la pétais sur mes goûts en musique, moi qui chantais du Bach, du Mozart, du Fauré et du Duruflé, moi qui écoutais Led Zeppelin et les Stones, une chanteuse de country, de la soupasse, de la variété américaine !?

Je pense que ça a démarré avec elle – mais, comme quoi je n’avais pas atroce goût, c’est elle qui a chanté, un ou deux ans plus tard, la bande originale, composée et co-chantée par Tom Waits, de One From the Heart, de Francis Ford Coppola, Coup de cœur en français, qui reste, aujourd’hui encore, un de mes films, et une mes B.O, préférés au monde.

Don’t it make my brown eyes blue, donc. Petit piano à la con, petit rythme en shuffle derrière, petite voix ironique, ça va mon gars, dis-moi que tu m’aimes, arrête un peu toutes tes conneries, fais pas pleurer mes yeux marrons. Une chanson super triste, et super pas triste à la fois : cela pouvait donc être ça, la country, une fille pouvait donc chanter ça, des trucs émotionnellement compliqués, mais avec une vraie légèreté, pas de pathos – ce qui n’existait pas en France à l’époque, du moins chez les chanteuses, celles que je connaissais (et je n’ai découvert Barbara que plus tard, Kéthévane Davrichewy, oui, ne m’engueule pas).

J’ai acheté cet album, de Crystal Gayle, qui n’était pas sorti en France, et je me suis mis à adorer ça. Et puis ensuite est arrivé One from the heart, donc, avec toutes ces chansons mais sublimes : Old Boyfriends, I beg your pardon, Picking up after you, This one’s from the heart, Take me home – écoutez ça, vraiment, si vous ne connaissez pas écoutez ça, leçon de chansons.

Enfin, très vite, j’ai découvert Rickie Lee Jones, et puis là ma vie a changé – toujours le lien avec Tom Waits (mais que je crois l’avoir déjà beaucoup raconté dans ces pages, La Nuit du thermomètre, Le Bruit des gens autour, Tom Waits, Rickie – et ce n’est pas fini j’espère).

Et mon amour pour les chanteuses, après un peu de résistance, est devenu inconditionnel. Il est devenu à jamais.

Je marche beaucoup, depuis quelques temps, je mets mes petits écouteurs, je pars dans les rues et je marche. C’est une activité fantastique, tellement simple, je marche une heure, une heure et demie, je pense au scénario que j’écris, je pense aux choses à régler dans ma vie, je pense à ce qu’il faudrait que je fasse, et mon iPod lance des chansons, des chansons de chanteuses que j’adore.

Il y en a une ribambelle, pas forcément les plus connues, mais qui pour moi sont les plus chères. Pas de Madonna, pas de Lady Gaga, pas de Beyonce, pas de Rihanna, mais il y a Michelle Shocked, Come a long way, qui est une des chansons que j’ai le plus écoutée dans ma vie, ou Anchorage, il y a Fiona Apple, il y a Chinawoman, Party Girl, qui tourne en boucle, il y a Kate Bush, il y a Fleetwood Mac, donc Stevie Nicks, il y a tout Joni Mitchell, il y a Feist, Janis Ian, Lisa Loeb, Madeleine Peyroux, il y a Regina Spektor, il y a Shivaree, il y a Stacey Kent, il y a Ebba Forsberg, il y a le premier album de Björk, mon préféré, que des morceaux de jazz islandais, en islandais, Glin-Gló, il y a The Motels avec Martha Davis, cette chanson que j’avais mis dans Une Scène, Total Control, je suis sûr que certains s’en souviennent.

Il y a toutes ces sirènes, ces anges, qui m’accompagnent, tandis que je marche, qui me chantent leurs chansons, qui me dorlotent, qui me murmurent.

Je ne pourrais pas vivre sans elles. Ou je pourrais, peut-être, sans doute, mais la vie serait tellement moins belle.

Il se passe des choses graves en ce moment, il se passe des choses fortes, extrêmement importantes, l’impression que ce monde est en train de changer, et pour une fois dans un bon sens, des barrages qui explosent, des paroles qui se libèrent, des hontes qui changent enfin de camp.

C’est un très bon moment, je trouve.

Pour écouter les grandes chanteuses, Ella Fitzgerald, Billie Holiday, Sarah Vaughan, Nina Simone, Blossom Dearie, Julie London, Marylin, Aretha, ou bien pour écouter Crystal Gayle.

“Ça va mon gars, dis-moi que tu m’aimes, arrête un peu toutes tes conneries, fais pas pleurer mes yeux marrons.”

ADDENDUM/ Je n’ai rencontré Philippe Vecchi qu’une fois, en vrai, il y a presque vingt ans, quand il nous avait invités, avec Alexandre Devoise, via Arielle Saracco, pour faire Nulle Part Ailleurs, Christophe et moi, pour nos premiers romans respectifs, ce binôme chelou que nous formions, et que nous formons toujours d’ailleurs. J’avais adoré ce garçon, d’une grande délicatesse, d’une grande intelligence, et d’un vraiment très grand talent.


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