La Pravda

Je ne sais pas d’où vient ce problème que j’ai avec le mensonge. Mon analyste, si j’en avais un, se régalerait sans doute avec. Ça lui ferait comme une petite rente, un viager. Comme tout le monde il m’est arrivé de mentir, mais j’essaie de faire en sorte que ça ne m’arrive plus, même par omission, ce que j’ai beaucoup fait. Cela n’est forcément pas simple, la vérité n’est jamais très bonne à entendre, ni agréable à dire, c’est parfois cruel, douloureux, contradictoire, ou désarmant. Mais il me plaît, dans ma vie, désormais, de toujours dire la vérité, puisque mon métier est de mentir.

Ecrire, oui, c’est mentir, raconter des histoires. La vérité n’importe pas, il faut simplement qu’on y croit, et que l’histoire soit belle. Dès mon premier roman, Les Papas et les mamans, dès les premiers commentaires, les gens voulaient savoir, si c’était vrai ou pas, si ça avait “vraiment” eu lieu. Je ne répondais jamais la même chose, je m’amusais avec cette situation. Il y avait écrit “roman” mais ça ne suffisait pas, il fallait que je confirme, ou que j’infirme, je devais rendre des comptes. Bizarrement cela m’a plu, en tous cas pas gêné. Alors j’ai continué, je continue encore. Se servir de vraies choses pour écrire des faussetés, ou le contraire. Jusqu’à tenir un blog, un journal intime.

Tenir un journal intime fait partie de mon métier. Est-ce vraiment important de savoir, par exemple, si j’ai “réellement” failli avoir un accident de scooter, il y a quelques jours, si le texte qui en découle est agréable à lire ? Ecrire c’est jouer la comédie, il faut être bon acteur, “criant de vérité”, le reste est littérature, oui. Ce n’est pas un bon tour à jouer aux personnes qui vous aiment, qui ont eu peur pour vous. Si c’est faux cela est vrai, mais c’est peut-être vrai, donc cela est faux.

Je sais pourquoi je m’entends aussi bien avec les acteurs, pourquoi je les comprends si bien, pourquoi ils me touchent autant, que je les aime et les déteste autant, pourquoi ils me reconnaissent très vite, parce que je suis comme eux, nous faisons le même métier, eux disent et moi j’écris, c’est la seule différence, les mécanismes sont les mêmes, et je les connais très bien.

À ce point que je me targue de repérer le mensonge à des lieux à la ronde. Je sais quand quelqu’un ment, je le vois, je le sens. Je ne me trompe que rarement. Je l’ai vu cet été à longueur de journaux, d’interviews, de sujets télévisés. Dès qu’il est question de politique ou d’affaires, et il y en a beaucoup en ce moment, je regarde les gens mentir, effrontément, nous affirmer somme de mensonges avec un aplomb formidable. Mais comme tout le monde je n’ai pas de preuves, ils le savent bien, et donc je n’accuserai personne. Juste envie de les diriger, de temps en temps, de les faire jouer mieux, mais le grand public est convaincu, les journalistes font semblant de l’être. Un culte du mensonge à niveau planétaire, une omertà splendide, tout le monde fait comme si, et hop, ça passe.

Il y a cette émission, aussi, que j’ai découvert en Bretagne. Secret Story. C’est très bien fait, vraiment. Ce sont des gens enfermés quelque part, pendant des mois, et qui n’ont rien d’autre à faire que mentir. C’est leur travail, ce pour quoi ils sont payés. Et c’est assez fascinant. Plus ils mentent bien, plus les gens aiment, regardent, et ceux qui mentent le mieux sont les plus adulés. Eloge du mensonge officiel, cohérent, très pervers. Dans le jeu, par exemple, ils ne disent pas “mensonge”, ils disent “stratégie”. Comme les hommes politiques. “Stratégie” de défense. Je n’ai jamais autant entendu le mot “stratégie” qu’en regardant ce jeu en Bretagne. L’art de la guerre, à côté, ressemble à du Marc Levy. Ou le procès Chirac, ou l’affaire Bettencourt, DSK, Karashi, écoutes téléphoniques ou frégates de Taïwan. Pas “mensonges”, non, “stratégies”.

Je me souviens, il y a très longtemps, avoir dit à une fiancée qui finissait son droit, que je ne pourrais jamais être avocat comme elle ; que je ne pourrais jamais exercer un métier dont l’une des bases est de mentir. Je ne sais pas si elle est devenue avocate, mais moi je suis devenu menteur, c’est mon métier. J’aurais mieux fait de me taire.

Aussi je suis heureux, vraiment, de ne plus jamais mentir dans la vie, d’avoir pris cette décision, de m’y tenir, quoi qu’il en coûte, et de ne plus jamais aimer que ceux qui ne mentent jamais. On ne vit pas assez longtemps. C’est assez difficile comme ça.

La vérité, camarades, la vérité.

ADDENDUM/ J’ai donc “effectivement” failli avoir un accident de scooter il y a quelques jours, mais que le titre et l’illustration de cet article ne vous méprennent pas, je n’ai pas pour autant complètement perdu ma santé mentale, je ne suis pas devenu communiste, pardon, mélenchonnien. Pouf pouf.

PS/ “Lénine, réveille-toi, ils sont devenus fous”.


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3 commentaires

  1. Sadrin dit :

    Je ne veux plus commenter tes textes car je trouve cela très frustrant de ne pas avoir de réponses. Mais pour celui là, je ne peux pas m empêcher de te féliciter !
    Penthievre ?

  2. Carine dit :

    Y a de sacrées découvertes en Bretagne…

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