CHAOS CALME (2)

westwingcast_zps8cc58d99.jpg~originalDans la série de mes idoles, qui ne tiendrait pas plus d’une saison, Jed Bartlet pourrait être le troisième épisode. Tous les deux ou trois ans je reregarde The West Wing – À la Maison-Blanche en français, les sept saisons dans l’ordre. Comme je commence à bien connaître je ne regarde pas vraiment l’épisode, je ne suis plus vraiment l’histoire, les intrigues, je regarde le filmage, je regarde le jeu, je regarde les accessoires, les costumes, comme un disque qu’on connaît par cœur mais qu’on ne finit pas de découvrir, à la centième écoute, qui continue de vous surprendre et de vous bouleverser.

Je fais partie de ces spectateurs qui peuvent cesser de regarder un film parce qu’une coupe de montage est ignoble, un cadre dégueulasse, un costume effrayant, une réplique atroce. En 155 épisodes de 42 minutes je ne crois pas avoir repéré un seul de ces forfaits dans The West Wing. Mais si cela me plaît autant ce n’est évidemment pas seulement à cause de la brillance de sa réalisation, de son écriture, de son jeu. Il y a cet idéal fou, celui qu’on a en soi lorsqu’on s’intéresse à la politique, à la marche du monde, cet idéal de justice, d’honnêteté, de compétence, et si possible d’esprit, d’intelligence, d’humour et de gentillesse, que l’on retrouverait chez ceux qui nous gouvernent. Cette idée d’exemplarité.

Le Président Jed Bartlet est un homme honnête, bon, droit, incroyablement cultivé, qui essaie de faire de son mieux, toujours, même lorsqu’il en est empêché, qu’il doit trouver des compromis, des solutions – complexité des intérêts, complexité du monde, complexité de la politique, surtout américaine, c’est un homme qui fait de son mieux, avec courage, pour servir les gens qui l’emploient, à savoir nous, le peuple. C’est un idéal de Président, un fantasme d’écrivain, celui d’Aaron Sorkin, imaginé dans un moment où les Etats-Unis étaient dirigés par le contraire absolu de Jed Bartlet, à savoir George Bush Jr. Depuis il y a eu Obama, évidemment, qui, sur de nombreux points, n’a pas été si loin de cet idéal populaire, à ce détail considérable qu’à la fin de son mandat Jed Bartlet ne laisse pas son pays aux mains de Donald Trump, majeur constat d’échec, mais entre celles de Matt Santos, démocrate latino, digne et beau successeur.

Il n’y a pas un jour, depuis un mois que Donald Trump s’est installé à la Maison-Blanche, où je ne pense à Aaron Sorkin. J’ai suivi les nominations, j’ai regardé ces gens infâmes, et je me dis qu’Aaron Sorkin doit pleurer tous les jours, tous les jours, lui qui a inventé tous ces personnages formidables et humains, et brillants, pour entourer son Président, les Leo McGarry, C.J Gregg, Josh Lyman, Sam Seaborn, Donna Moss, Toby Ziegler. Je pense souvent à Toby Ziegler – interprété par l’immense Richard Schiff, et je me dis que lui a dû se mettre une balle dans la tête, lui n’a pas pu supporter ça : au soir de l’élection de Donald Trump il s’est mis une balle dans la tête.

On ne peut pas regarder The West Wing, au fil de ces années, sans penser à ceux que nous avons eus ici. Quand la série a démarré, nous avions Jacques Chirac, puis il y eut Nicolas Sarkozy, puis il y eut François Hollande. Des trois, sans nul doute, Nicolas Sarkozy était le plus éloigné de Jed Bartlet, dans l’honnêteté, dans la compétence, dans l’empathie. Les trois et leur équipe : comment comparer Rachida Dati à C.J, Claude Guéant à Leo, Patrick Buisson à Josh, Brice Hortefeux à Sam, Nadine Morano à Donna, François Fillon à Toby ? Il ne faut même pas essayer, pourtant c’est ceux que nous avons eus, que nous pouvons avoir encore, les Luc Chatel, les Bruno Retailleau, les Christian Estrosi, les Eric Ciotti, j’en passe et cinquante autres, dont certains de gauche, aussi, bien sûr, que l’on sent, à la première seconde, que l’on sait, dénués de toute finesse, de toute intelligence, de toute honnêteté, de toute empathie, de toutes ces qualités humaines qui nous faisaient follement aimer les personnages de The West Wing.

Mais il y a évidemment pire, il y a comparer Marine Le Pen à Jed Bartlet. Même à écrire ça ne se peut pas, c’est impossible. À quel moment, dans ce pays des droits de l’Homme, la culture, l’honnêteté, la compétence, l’empathie, n’ont plus été les moindres des qualités pour se faire élire Président ? Et Aaron Sorkin, bien sûr, doit se poser lui aussi la question, tous les jours, en allant déposer des fleurs sur la tombe de Toby.

Si cela se trouve, Jed Bartlet, en ce moment même, dans le New Hampshire, assis dans son fauteuil roulant, feuillette son édition internationale du Monde et verse des larmes de sang. Il pleure à gros bouillons, il ne peut pas s’arrêter de pleurer. Comme Stefan et Lotte Zweig n’ont pas pu s’arrêter de pleurer, en février 42, dans leur petite chambre, à Petrópolis.

Jed Bartlet lit une déclaration de Marion Anne Perrine Le Pen – dite Marine, il lit : « Les Français savent faire la différence entre des vraies affaires et des cabales politiques. Voilà. Ils le savent pertinemment. Les Français, eux, ils savent. »

Et il pleure.


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