CHAOS CALME (3)

IMG_2136Le temps était vraiment gris, sur Paris, ce dimanche 1er mai 2014. Nous venions de démarrer la préparation d’Un Français, pas vraiment dans le secret – les gens du métier étaient au courant puisque nous avions eu l’Avance sur Recettes, l’accord de Mars Films, Canal Plus, France 3 – mais cela avait été si vite que certains de mes meilleurs amis n’étaient pas au courant que j’allais faire ce film. Pour pouvoir tourner tranquillement, j’avais évidemment demandé à ce que rien ne soit annoncé dans la presse, à ce que rien ne transpire, et moi je n’en parlais pas.

Depuis janvier je ne faisais que ça, du casting, énormément de casting, réunir mon équipe, travailler, répéter, concevoir. Le scénario était prêt depuis deux mois – alors que j’avais commencé à l’écrire en juin 2013, au lendemain de la mort de Clément Méric. Cela faisait bientôt un an, ce dimanche 1er mai 2014, que je vivais avec le Front National, que je bouffais Front National, que je dormais Front National, et c’était donc une évidence pour moi : je devais aller au défilé du 1er mai, rue de Rivoli / Opéra, en passant par la statue de Jeanne d’Arc.

Nous nous sommes réunis tôt, ce dimanche matin gris, avec une petite partie de mon équipe, dans ce petit café des Tuileries. Je me souviens que l’ambiance était spéciale : il y avait Jean-Marie, venu prendre quelques sons, Philippe avec sa caméra, mon assistante, Laure, coordonnerait l’ensemble, et moi j’allais partir tout seul, devant, avec mon téléphone, pour prendre des images – puisque nous avions décidé de nous séparer, de ne pas y aller ensemble, comme une équipe de tournage.

Très vite, bien sûr, cela a été compliqué. Philippe, avec sa caméra, en queue de cortège, a eu des gros problèmes avec le service d’ordre, il n’était pas accrédité par une chaine de télé, il faisait des images pour lui, disait-il, et on l’en a vite empêché, physiquement empêché. Jean-Marie, avec son matériel, a lui aussi fini par être repoussé, un peu moins violemment mais quand même, il a donc coupé sa mixette et son enregistreur – et je sais aussi qu’il n’en pouvait plus, de ces cris de haine, ces chants de haine, toutes ces horreurs, dans son casque et dans ses oreilles. Laure, au bout d’une heure, m’a téléphoné, pour me donner ces nouvelles, j’ai dit à tout le monde de rentrer, cela allait, ils avaient entendu et vu, je savais que ça servirait le film.

Moi j’ai continué.

Très vite, donc, avant même le début de la marche, j’étais allé me poster, comme un badaud, ou comme un fan, en tête du défilé, sous les arches de la rue de Rivoli, juste à côté du service d’ordre. Je me souviens que j’avais mis une veste kaki, genre militaire, les gens applaudissaient, mais moi je m’étais interdit d’applaudir, même s’il fallait que je me fonde dans la masse, atroce et impressionnante, me forçant à sourire comme un con, filmant avec mon téléphone, photographiant les gueules, les habits, les pancartes, enregistrant slogans, bribes de dialogues, chants régionaux. Je me suis retrouvé, à un moment, à un mètre derrière Marine et Jean-Marie Le Pen, à côté de ce garde du corps qui fait l’actualité aujourd’hui, payé par le Parlement Européen, et dont je me souviens m’être dit, en le regardant de très près, qu’il ne faisait pas peur, même avec son crâne rasé, pas peur pour un garde du corps, que d’autres autour de lui, tous les autres, dont certaines femmes, visiblement folles, faisaient beaucoup plus peur que lui. J’ai vu à ce défilé beaucoup d’anciens skinheads, que j’ai pris en photo, ceux-là même qui, quelques mois plus tôt, à la mort de Clément Méric, avaient déclaré à la presse, à la Justice, qu’ils n’avaient plus aucun lien avec le Front National, et dont le Front National avait déclaré qu’il n’avait plus aucun lien avec eux.

Et il y avait BFMTV, bien sûr, qui filmait le défilé, seul élément un peu comique de cette demi-journée – qui reste, aujourd’hui encore, un moment un peu fondateur pour moi. Comme j’étais dans les premiers rangs, près des télévisions, j’observais, je filmais, quand j’ai commencé à recevoir quelques textos étranges, quelques textos d’amis, qui – je l’ai compris plus tard – me voyaient sur BFMTV, au défilé du Front National, et qui ne comprenaient pas, mais alors pas du tout ! Puis qui ont commencé à m’appeler… Et moi, évidemment, je ne pouvais pas répondre, donc j’ai écrit un pauvre texto “T’inquiète pas, je te raconterai” que je copiais/collais, envoyais à la hâte, au milieu de tous ces gens, de toute cette haine, de toute cette folie, tous ces On est chez nous ! – et surtout, surtout, même si c’est atroce d’écrire ça, délit de sale gueule je sais, toute cette laideur.

[Je mets une des photos envoyées par un de mes amis,  , où on me voit, pour rire]

Le cortège arrivait avenue de l’Opéra quand la pluie s’est mise à tomber, les chants s’étaient calmés, je crois même que les gens en avaient un peu marre, de marcher depuis trois heures. Tout le monde s’est réuni pour cette espèce de messe, devant l’Opéra, Jean-Marie Le Pen a lu son petit Wikipédia sur Jeanne d’Arc, il avait l’air très fatigué, un peu gaga déjà, puis Marine Le Pen s’est avancée devant le micro, pour lire elle son discours, devant des parapluies, moi je n’en avais pas. J’essayais de passer de groupe en groupe, pour entendre les réactions, les commentaires, tout ça me dégoûtait, parfois même violemment, accès de rage en moi que je devais calmer, et je me suis mis à l’écouter, Marine Le Pen, à l’écouter vraiment, tout en la regardant, là, à dix mètres de moi. Et je l’ai trouvée mauvaise, absolument mauvaise, une oratrice atroce, qui parlait mal, surjouant tout, la voix n’était pas bien placée, les gestes étaient forcés, et le ton de sa fausse-colère, monocorde dans l’excès, finissait par lasser ; j’avais même l’impression, à la fin, que les gens ne l’écoutaient plus, qu’ils avaient juste envie que ça s’arrête, qu’on chante La Marseillaise, qu’on aille prendre l’apéro.

Je me souviens avoir eu très envie qu’il se passe quelque chose, un événement, un chahut, un empêchement – ce qui passa l’année suivante, lorsque ces trois géniales Femen, dont ma copine Arielle, vinrent l’interrompre du balcon de cet hôtel, avec ce drapeau Heil Le Pen !

Comme il y a deux jours, salon Hoche, à Paris, cette autre Femen magnifique, qui fut la seule à interrompre Marine Le Pen dans un de ses discours de campagne, qu’elle déroule dorénavant sans accroc, même si elle joue toujours aussi mal. Une jeune fille aux seins nus, des jeunes filles aux seins nus, comme rempart au Front National, pendant que BFMTV – ou FoxNews, je ne sais plus, retransmet inlassablement les paroles, les images, laissant les insultes, floutant les tétons, comme sur Facebook je crois.

Nous avons tourné Un Français trois mois après ce défilé. Nous avons dû tourner des choses atroces – j’en ai beaucoup parlé, je n’y reviendrai pas, mais je me souviens de ce matin-là comme un des plus sales que j’ai vu, que j’ai vécu, les plus obscènes, les plus violents, cet amas humain dégoûtant, cette foule dégueulasse, prête à couper des têtes ou à tondre des femmes, cette foule française, qui se sentait chez elle, et qui s’y sent, malheureusement, de plus en plus.

Mercredi soir dernier, dans la nuit, une boulangerie a été attaquée dans un village français, à Domène, près de Grenoble. Une boulangerie a été attaquée parce que le boulanger s’appelle Mamadou Siby – vous pouvez retrouver les images, il y a écrit “Bamboula” sur les murs, et une croix gammée est taguée sur le frigo, avec dessous, cette inscription, “FN”.

Rien n’a été volé.

Je ne suis pas sûr que Mamadou Siby ira voter aux élections présidentielles.

Ceux qui ont tagué ça oui.

 

 

 

 


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