CHAOS CALME (4)

Capture d’écran 2017-04-29 à 01.20.00À quel moment la pluie a-t-elle cessé de mouiller les gens ?

Je n’ai pas d’enfant au collège, au lycée, donc je ne sais pas très bien ce qu’on leur a appris ces trente dernières années, à l’école de la République, ce qu’on leur a montré. Moi je me souviens de la projection de Nuit et Brouillard, organisée dans ma classe, je me souviens de cette matinée-là, et je m’en souviendrai toute ma vie – et pas seulement parce que j’y ai découvert Alain Resnais, que je suis allé voir tous ses films ensuite, dans mon ciné-club, La Lanterne, Courbevoie, aussi celui de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié, aussi celui de Claude Lanzmann, Shoah. Pourtant je ne suis pas juif, je n’ai perdu aucun de mes grands-parents à la guerre, mais cela a été un moment fondateur pour moi, qui j’étais et qui j’allais être, et je devais avoir douze ans. Cela n’avait rien à voir avec mon éducation, ma famille, mon milieu social, ma banlieue, cela avait à voir avec qui j’étais – et non qui on m’avait demandé d’être, cela avait à voir, je pense, avec ce qu’est un être humain, ce qu’était être un être humain.

À quel moment les êtres ont-ils pu cesser d’être humains ?

Lorsque j’avais rencontré Tom Waits, il m’avait dit cette chose qui m’avait bouleversée : nous parlions des sons, je lui demandais quel était le son qu’il préférait – je pensais qu’il allait me répondre tel ou tel instrument, et il m’a dit : une cour d’école, pour les petits, une cour de maternelle. Où que tu ailles, partout dans le monde, dans des écoles riches, dans des écoles pauvres, dans des écoles catholiques, juives, musulmanes, bouddhistes, laïques, ce son-là est le même. Des rires et des cris d’enfants.

J’ai parlé à un grand enfant, il y a deux ou trois jours, un enfant de 25 ans, je lui racontais cette histoire sur l’ex-nouveau président du Front National, sa déclaration dans ce livre, sur le Zyklon B, il y a quelques années, mais ce grand enfant n’a pas bondi, pas hurlé, comme moi j’aurais bondi et hurlé à sa place, comme j’ai bondi et hurlé en lisant. Ce grand enfant s’en foutait. C’était il y a longtemps, et puis c’était sans doute des conneries de journalistes, tous vendus à Macron. J’ai essayé de lui dire aussi pour la présence du monsieur à l’anniversaire de la mort du Maréchal Pétain, mais je n’ai pas eu plus de réaction. – Le Maréchal Pétain, non mais allo quoi !? Non mais on est en 2017, quoi !? Ce n’est pas ce qu’il m’a dit, j’exagère, mais je n’ai pas réussi à le faire changer d’avis. Il ne votera pas contre Marine Le Pen, et il ne votera pas pour Macron, sûrement pas, la peste et le choléra il m’a dit : la peste et le choléra.

À quel moment, un homme, une seule fois, dans toute l’histoire de l’Humanité, a-t-il eu à choisir entre la peste et le choléra ?

Il n’y a pas d’échelle de Richter dans l’inhumanité. Tous les crimes, dès qu’un vous a broyé, vous broient. Tous les crimes, toutes les haines, toutes les horreurs, toutes les injustices vous broient. Et alors les gens se lèvent – enfin je crois, je croyais, les gens se donnent la main et les gens les combattent. Ils se lèvent pour la Liberté, l’Égalité, la Fraternité. Les enfants le font, dans leur cour d’école, les enfants se donnent la main, les enfants sont libres et égaux, les enfants sont des frères. Mon bro, mon poto, mon fréro, tous les gamins de 25 ans, ou de 35 ans, disent ça. Je vois ça chez mes comédiens, qui s’appellent comme ça entre eux, sur Facebook, sur Twitter, Instagram, et je trouve ça très mignon – c’est un peu ridicule mais j’aime bien. Etre des frères, des frérots. Des frères d’armes.

À quel moments les hommes ont-ils cessé d’être des frères ?

Et je ne parle pas de Jean-Luc Mélenchon, là, ni de Nicolas Livry-Gargan, comme dit mon père, qui ne votera pas dimanche non plus contre le Front National. Mon père est pied-noir, alors les propos de Macron sur la Colonisation, comment dire… Disons que cela n’a pas aidé – déjà qu’il ne pouvait pas le piffer… Un banquier ! – dit par ceux-là même, évidemment, qui aimaient Pompidou à l’époque, qui avait lui-même été banquier… Trop compliqué tout ça… Qui déteste qui et combien, et pourquoi ? Dégagez, dégagisme, allez tous vous faire enculer.

À cette projection formidable d’Un Français organisée par la CGT et La Ligue des Droits de l’Homme, à Valence, j’avais fini, moi aussi, par poser une question, nous étions à quelques jours du premier tour, et j’avais naïvement demandé si un mot d’ordre avait été lancé, par la CGT, pour voter Mélenchon ? On m’avait répondu en riant : oh là,  tu connais pas la CGT, toi ! Ici c’est la démocratie, la vraie, ici chacun vote comme il veut ! Certains vont voter pour Poutou, d’autres pour Arthaud, d’autres pour Hamon, et d’autres pour Mélenchon. Trouvé ça très beau mais très con. Moi qui avais espéré ne pas voir Le Pen au second tour… Compliqué.

Pourtant tout ça est assez simple, non ?

Il suffit de voir Nuit et Brouillard, d’avoir douze ans, de s’asseoir près du radiateur.

32 minutes, ça dure.

C’est pas très long.

Ou alors c’est eux qui ont raison, c’est moi.

C’est de la pluie, ça ne mouille pas.


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3 commentaires

  1. Manon dit :

    Ca m’avait manqué.

    J’ai presque 25 ans et ça me fait bondir. Ca me fait pleurer ce qui se passe.

    Ca fout la rage..

    Mais on peut pas être indifférent… On peut pas trouver ca normal. La haine au pouvoir ca ne peut pas nous parraitre normal…

  2. Je suis comme toi, je ne comprends pas…. Je ne comprends plus rien. Pourtant, on n’a jamais eu autant « d’information » sur les génocides, les pogroms, les exactions…… L’indifférence, plus encore que la religion il me semble, est à l’origine de tous nos maux. Combattons la avec tous les moyens imaginables.

  3. Valérie Ollier dit :

    Très très beau texte. Moi j’étais en Seconde et je revois la salle où nous étions et j’entends encore la voix off. Hébétude pour toujours. Pour le second tour ça parle ça parle mais je ne peux pas croire que ça ne va pas se réveiller. Chirac avait eu plus de 80 % en 2002. Je me dis pour me rassurer. Mais à l’époque le vieux on ne l’appelait pas par son prénom et il était moins finaud que la fifille qui sait y faire avec le peuplein dont elle est siii proche…
    Par contre pour les cours de récré… sur les bruits et la généralité j’adhère mais moi qui ai deux enfants…. la maternelle c’est un peu la jungle aussi parfois; on se dispute on s’adore lundi on se déteste mardi on pleure… brut de décoffrage quelquefois… balbutiements bébés sauvageons de la vie en société…

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