Jovanotti

Je n’ai pas un amour inconsidéré pour Jean-Luc Godard – si j’avais un panthéon, par exemple, il n’en ferait sans doute pas partie. Mais ces dernières journées, en regardant les nouvelles, les journaux, la télé, Internet, j’ai beaucoup pensé à son film, Adieu au langage, j’ai pensé que ce titre, datant de 2014, était sans doute le plus juste et le plus visionnaire pour illustrer ce monde dans lequel nous vivons désormais. Ce monde de “réseaux sociaux”, de Twitter – avec ses haters et ses 280 caractères à la con, d’Instagram – avec ses “photos” de 5 centimètres à la con, de Konbini, avec ses interviews “ton père ou ta mère” à la con.

Et je vais m’arrêter là.

Je n’ai pas du tout envie de parler de ça, en fait. De toute cette bêtise, de toute cette mocheté, de toute cette méchanceté. J’en reparlerai bien assez tôt, mais là j’ai besoin de vacances, j’ai besoin de joliesse, j’ai besoin de douceur.

Et il suffit d’éteindre, en fait, ce n’est pas compliqué.

Il suffit de ne pas regarder, il suffit de ne pas lire.

Ou de lire autre chose, d’un peu épanouissant.

Ou il suffit de marcher, d’écouter de la musique.

Depuis trois jours, en marchant, je réécoute Jovanotti, et cela me fait le plus grand bien.

Je suis la seule personne que je connaisse qui aime Jovanotti – voire même qui sache qui est cet homme. Je crois avoir déjà raconté quelque part mon amour pour Jovanotti, le jour où j’ai découvert sa chanson dans le film de Moretti, Aprile, et celui où j’ai dansé sur une plage cannoise avec le grand Nanni – et son équipe, sur Ragazzo fortunato. Moment qui m’a tellement marqué que j’ai repris ce morceau formidable dans mon premier film, Le Bruit des gens autour. Moment tellement humain, et beau, et doux, dans un monde – celui du cinéma, et d’autant plus à Cannes – qui n’a vraiment rien d’humain, ni de beau, ni de doux.

Je me souviens, à 7 à Paris, et à L’Autre Journal, avoir beaucoup écrit sur la musique. Et je me souviens du plaisir d’écrire sur la musique. De rencontrer des musiciens, des chanteurs – mais je crois avoir déjà beaucoup raconté ces histoires, je ne voudrais pas trop radoter. Si le langage n’était pas mort, si l’écriture n’était pas morte, si écrire avait encore un sens, je pense que j’adorerai écrire encore sur la musique. Mais maintenant je suis comme tout le monde, j’écris des petits posts sur un “blog” (je ne me ferai jamais à ce nom !) ou sur Facebook.

Mais heureusement j’écris des pièces, j’écris des films, et je les mets en scène – ou d’autres les mettent en scène. Et je suis très heureux, et je ne vais pas me plaindre, loin de là. Bien que j’ai pensé longtemps qu’il n’y avait que l’écriture. Que le reste, le cinéma, le théâtre, étaient des moindres arts.

Mais j’ai changé d’avis. Ou je n’ai plus d’avis.

Et puis le langage est mort, donc de toute manière on s’en fout.

Mais je parlais de Jovanotti.

Je ne sais rien de cet homme, en fait. Sinon que nous avons le même âge.

Je parle un petit peu italien, mais pas non plus comme un guedin, je ne comprends que les trois-quarts de ses textes, et je les trouve toujours très simples, très beaux, très droits.

Je ne l’ai jamais vu en concert, sinon une fois, sur Internet, et c’était très impressionnant, c’était dans un stade italien, il y a deux ou trois ans, genre 50.000 personnes, et le garçon était absolument formidable.

Il n’y a pas de Jovanotti en France. Un garçon qui a démarré il y a trente ans en faisant du rap, gamin de vingt ans un peu joyeux, avec une casquette à l’envers, et qui, depuis, a imposé sa patte, sa voix, ses talents de mélodiste, et son amour de la musique, qui va du hip-hop au free jazz, à la musique cubaine, brésilienne, au rock ou à la variété — italienne ou américaine, un garçon qui ne semble pas se la péter, que d’aucuns ici trouveraient naïf, mais que les gens en Italie adorent, et qui doit être très malheureux en ce moment, en voyant ce qu’est devenu son pays, avec les fascistes au pouvoir, lui tatoué de partout, lui qui portait des dreads, lui qui ne parle que d’amour.

Je vous conseille d’essayer ça, vraiment, c’est très très simple, en plus.

Il suffit de mettre des écouteurs ou un casque, des chaussures pour marcher, attendre qu’il ne pleuve pas, et aller faire un tour, en écoutant Piove, Ragazzo fortunato, Per te, Il riparo, Chiaro de luna, Serenata rap, Bella, Penso positivo, Un raggio di sole, Gli immortali

Il suffit d’écouter en marchant, et ne pas chercher à en savoir plus – il ne faut pas trop chercher à connaître les gens qu’on aime bien, les artistes qui nous font du bien (et un jour, oui, j’écrirai un post, pouf pouf, sur ce thème).

En attendant, vraiment, lâchons, lâchons, toutes ces conneries.

Peut-être qu’à un moment, simplement, il faut se dire qu’il ne faut pas aller vers ce qui nous fait du mal, ce qui nous rend vraiment très très cons, mais vers ce qui nous fait du bien, ce qui nous élève un peu.

Mi fido di te, comme dit mon ami Lorenzo.

Je vous fais confiance.

ADDENDUM/ J’ai semblé dire du mal de Cannes mais j’y serai avec une joie folle, cette année encore, pour aller applaudir le film de Christophe Honoré, Chambre 212, présenté à Un Certain Regard, en Sélection Officielle. Parfois le monde est juste – je répète ça souvent, et il ne faut jamais oublier ça, c’est important. Parfois le monde est juste.


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1 commentaire

  1. Virginie dit :

    Et quand tu sais que son nom est Cherubini…ça ne s’invente pas !

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